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- Carte blanche à… Lili Keller-Rosenberg
Pourquoi l'association à laquelle vous avez donné votre nom porte-t-elle le projet de création d’une maison mémorielle ?
Avant-guerre, ma famille habitait Roubaix, boulevard d’Armentières. Il s’est trouvé que cette maison familiale soit à vendre, il y a trois ans. Tout de suite, a germé dans mon esprit et dans celui de ma fille l’idée d’en faire une maison mémorielle. Pas exactement un musée, mais un lieu un peu comme la maison d’Anne Frank à Amsterdam. Nous avons eu le bonheur que ce projet se réalise. Je suis si fière. La maison, où nous avons été heureux tout petits enfants mais très tristes au moment de notre arrestation et de notre déportation, deviendra un lieu de mémoire. Cette maison doit s’ouvrir au public au début de l’année 2027. La MEL nous a soutenues dans ce projet et a fait un travail exceptionnel. Je remercie la Métropole et suis reconnaissante.
Avez-vous déjà imaginé cette maison ? Qu’avez-vous envie de donner à voir ?
À Roubaix, nos souvenirs d’enfance vont être représentés, une scénographie mise en place qui retracera notre arrestation et notre parcours inhumain dans les camps de Ravensbrück et de Bergen-Belsen. La maison va être un lieu de mémoire exceptionnel dédié spécialement à la déportation des enfants.
Pourquoi continuer toujours de témoigner ?
Témoigner est indispensable pour que toutes ces horreurs passées ne se reproduisent plus. « Celui qui ignore le passé est condamné à le revivre. » Et justement, lorsque les collégiens ou les lycéens me disent : « Madame, comment expliquez-vous que vous soyez revenue, tellement peu d’enfants sont rentrés des camps de concentration ? » Je leur dis : « Les enfants, c’est la seule question à laquelle je ne saurais répondre. Nous n’étions pas des forces de la nature, mais je suis toujours optimiste et positive. C’est parce qu’il était écrit quelque part que je devais venir témoigner devant vous. » Et je finis par y croire. Si je suis rentrée, c’est pour témoigner sans fin, parce que le travail de mémoire est indispensable.
Comment adaptez-vous votre propos à des générations qui sont de plus en plus éloignées des faits ?
Les élèves ont déjà étudié cette période, grâce à leurs cours d’histoire, que je complète par mon témoignage à hauteur d’enfant, j’avais 11 ans lors de mon arrestation. La transmission orale par un témoin vivant reste essentielle et mémorable.
Qu’est-ce que vous leur dites alors que la paix est bousculée et la démocratie en danger ?
« Les enfants, je vous souhaite la paix. » J’ajoute aussitôt que ça n’en prend pas le chemin, mais j’y crois. Et je leur dis : « Pour cela, mes enfants, il faut à tout prix que vous soyez vigilants et courageux ». Je leur demande aussi de combattre le racisme, l’antisémitisme, qui malheureusement perdure, et la xénophobie. « Les enfants, il faut être tolérants, vous accepter les uns les autres avec vos différences qui vous enrichissent. Vous n’êtes pas obligés de vous adorer tous, mais respectez-vous et le monde sera meilleur. »
Voyez-vous une évolution dans les réactions des adolescents ces dernières années ?
Mes « petits messagers » ont toujours été à l’écoute, silencieux, intéressés, respectueux de mon témoignage. Ils ont pris conscience, qu’à présent, les derniers témoins de cette période disparaissent et que c’est à eux que revient le travail de transmission et de mémoire. Ils se sentent investis par cette mission indispensable. J’ai foi en eux. La relève est assurée.
D’où vous vient l’énergie que vous portez à ces messagers ?
Les enfants me le demandent toujours : « Madame, vous êtes forte. D’où tenez-vous cette force ? » Et je leur dis : « De vous, les enfants et de votre implication dans ce travail de mémoire. » Je témoigne à l’infini et rencontre 40 000 jeunes par an. Au début, j’intervenais dans le Nord - Pas-de-Calais. À présent, c’est dans la France entière, en Corse et même en Europe : Allemagne, Belgique, Luxembourg, Suisse, Italie, même en Colombie (visio) et prochainement au Québec. J’ai dédié une grande partie de ma vie à la transmission. La Maison Mémorielle dédiée à la déportation des enfants concrétise mon inlassable investissement dans ce travail de mémoire.
Maison mémorielle : témoigner et préserver la paix
Au 42 boulevard d’Armentières à Roubaix ouvrira dans quelques mois la Maison Mémorielle Lili Keller-Rosenberg. Une maison pour accueillir ses « petits messagers » devant lesquels elle témoigne sans relâche depuis 50 ans, avant de recevoir un public du monde entier. La MEL finance la maison mémorielle à hauteur de 350 000 €. Le Département du Nord a acheté la maison en 2025 ; l’État, la Région Hauts-de-France, la ville de Roubaix contribuent notamment au projet.